Résumé :
En fin d’année universitaire des IFSI, les étudiants infirmiers de troisième année soutiennent leurs travaux de fin d’études. Ces écrits, de plus en plus structurés selon des formes proches de la publication scientifique, notamment autour du modèle IMRAD, constituent une production intellectuelle considérable. Pourtant, une fois la soutenance passée, beaucoup de ces travaux disparaissent dans les archives, les ordinateurs ou les souvenirs de jury.
L’article ne défend pas l’idée que tous les TFE devraient être publiés. Il souligne plutôt qu’un travail non retenu par une institution peut tout de même contenir une question clinique pertinente, une intuition professionnelle féconde ou une observation utile. Il invite donc à mieux informer les étudiants sur les possibilités de reprise, de dépôt, d’anonymisation et de valorisation de leurs travaux.
Au-delà des étudiants, le texte interroge toute la profession infirmière. Les infirmiers produisent chaque jour une intelligence pratique, clinique et relationnelle, mais celle-ci reste souvent orale, locale et peu visible. L’enjeu n’est pas de transformer tous les infirmiers en chercheurs, mais de développer une culture plus ordinaire de l’écriture professionnelle, afin de ne pas laisser disparaître ce que l’expérience du soin produit déjà comme savoir.
En cette fin d’année universitaire dans les Instituts de Formation en Soins Infirmiers, les étudiants infirmiers de troisième année viennent, pour beaucoup d’entre eux, de soutenir leur travail de fin d’études. Chaque année, au même moment, une masse considérable d’écrits professionnels est produite dans les IFSI. Des étudiants formulent une question de départ, construisent une problématique, recherchent des articles, organisent leurs résultats, discutent leurs limites, puis soutiennent leur travail devant un jury. Dans un nombre croissant d’instituts, la structuration des travaux se rapproche désormais de formes inspirées de la publication scientifique, notamment autour du modèle IMRAD – Introduction, Méthode, Résultats, Discussion –, même si cette évolution reste inégalement avancée selon les IFSI.
Il faut d’abord s’en réjouir, car cela signifie que les futurs infirmiers sont progressivement initiés à une démarche intellectuelle exigeante. Ils apprennent à chercher, à problématiser, à argumenter, à confronter une intuition de terrain à des références, à ne pas seulement affirmer ce qu’ils pensent, mais à soutenir ce qu’ils avancent. Ce n’est pas rien. C’est même une évolution importante pour une profession qui a longtemps produit beaucoup de savoirs pratiques sans toujours disposer des espaces, des outils ou de la culture permettant de les rendre visibles.
Mais cette évolution soulève aussi une question très simple : que deviennent ces travaux après la soutenance ? Certains IFSI annoncent que les meilleurs travaux pourront être valorisés ou publiés, et c’est une bonne chose. Mais que deviennent les autres ? Que devient un travail jugé moyen, mais porteur d’une intuition clinique intéressante ? Que devient un TFE qui n’a pas été retenu par l’institution, mais que son auteur pourrait encore faire vivre ?
Tout ne se vaut pas, tout n’est pas prêt, tout n’a pas vocation à devenir un article. Un travail de fin d’études reste un travail d’étudiant, avec ses limites, ses contraintes et ses maladresses. Mais un travail non retenu n’est pas nécessairement un travail sans intérêt. Il peut contenir une question juste, une observation fine, une tension clinique réelle, une intuition encore maladroite mais féconde. Il peut devenir le point de départ d’un article, d’un dépôt, d’une note professionnelle, d’une réflexion prolongée, ou simplement d’une trace partageable.
Or beaucoup d’étudiants ne savent pas quoi faire de leur travail une fois la soutenance passée. Ils ne connaissent pas toujours les archives ouvertes. Ils ne savent pas toujours que leur travail peut encore servir. Des outils existent pourtant : HAL, l’archive ouverte nationale ; DUMAS, sa sous-collection dédiée aux mémoires après soutenance ; Zenodo, le dépôt ouvert international du CERN. Les portes sont ouvertes. Ce qui manque, ce n’est pas l’infrastructure : c’est l’acculturation. Si l’on demande à des étudiants de produire des écrits structurés selon une logique proche de la recherche, alors il faut accepter que ces écrits puissent avoir une vie après le jury.
Un jury évalue un travail dans un cadre donné, à un moment donné, selon des critères donnés. Il donne un avis, une note, une validation. Mais il ne décide pas définitivement de la valeur future d’une intuition professionnelle. Un étudiant peut reprendre son travail, l’améliorer, le transformer, le déposer en son nom propre, avec les précautions nécessaires concernant l’anonymisation, les personnes, les lieux et les données sensibles. Il peut aussi choisir de ne rien en faire, et c’est très bien ainsi. Mais encore faut-il qu’il sache que cette possibilité existe.
Cette question dépasse d’ailleurs largement les étudiants. Elle interroge toute la profession infirmière. La profession produit énormément d’expérience, tous les jours, dans les services, dans les transmissions, dans les tutorats, dans les réunions, dans les ajustements discrets de la pratique, dans les situations difficiles, dans les soins ordinaires, dans les impasses, les reprises, les trouvailles, les échecs et les réussites.
Mais nous transmettons beaucoup oralement, nous pensons beaucoup en situation, et nous rendons rarement cette pensée visible.
C’est peut-être cela, le vrai angle mort. On initie les étudiants à produire un écrit d’intérêt professionnel, mais on ne construit pas encore suffisamment une culture continue de l’écriture infirmière tout au long de la carrière. Or écrire ne veut pas forcément dire faire un doctorat, publier dans une revue scientifique ou entrer dans un parcours universitaire complet. Écrire peut aussi vouloir dire formaliser une pratique, déposer une réflexion, rendre visible un raisonnement clinique, transmettre une expérience, ouvrir une discussion, laisser une trace. Il existe déjà des infirmiers qui publient, des cadres qui écrivent, des formateurs qui produisent, des chercheurs qui travaillent, des revues qui diffusent. Il ne s’agit pas de nier ce qui existe. Mais il faut poser la question de la masse, car à l’échelle d’une profession aussi nombreuse, la production intellectuelle visible reste faible au regard de l’expérience accumulée sur le terrain.
C’est précisément là que les TFE deviennent intéressants. Chaque année, ils produisent une quantité considérable de matériaux. Tout n’est pas publiable, tout n’est pas abouti, mais cette masse dit quelque chose : les étudiants sont capables d’entrer dans une démarche de recherche, d’écriture et de problématisation. Alors pourquoi cette démarche devrait-elle s’arrêter au diplôme ? Pourquoi ne deviendrait-elle pas, pour certains, un axe de carrière ? Pourquoi les infirmiers expérimentés, les tuteurs, les formateurs, les cadres, les cliniciens de terrain ne seraient-ils pas davantage accompagnés pour produire eux aussi des textes, des articles, des retours d’expérience structurés, des contributions professionnelles ?
La question n’est pas de transformer tous les infirmiers en chercheurs. Elle est de ne plus laisser disparaître ce que la profession pense déjà. Il ne faut pas tout publier, mais il faut ouvrir les portes. Il faut apprendre aux étudiants qu’un travail peut être repris. Il faut apprendre aux professionnels qu’une expérience peut être écrite. Il faut apprendre à la profession que produire du savoir n’est pas réservé à quelques trajectoires exceptionnelles, ni à quelques espaces spécialisés, mais peut devenir une manière plus ordinaire de transmettre ce que le soin nous apprend.
Une explosion de la production intellectuelle en sciences infirmières est peut-être en vue, mais elle ne viendra pas seulement des meilleurs TFE sélectionnés par les instituts. Elle viendra le jour où les étudiants, les infirmiers de terrain, les tuteurs, les formateurs et les cadres comprendront qu’ils ont le droit, et peut-être même la responsabilité, de rendre partageable une partie de ce qu’ils savent. Non pour se mettre en avant, mais pour ne pas laisser perdre ce que l’expérience du soin produit déjà comme intelligence.