Réfléchir à l’éthique, c’est revenir au cœur battant de l’humanité. Ce texte explore le souffle discret qui relie la culture, le soin et la conscience : une traversée des temps où chaque geste, chaque parole, devient un espace d’humanité. Ni traité, ni leçon, il invite simplement à ressentir la justesse avant de la définir.
L’éthique n’est pas une loi gravée une fois pour toutes dans la pierre. Elle est un mouvement, un souffle intérieur, une vigilance qui pousse l’homme à interroger sans cesse la justesse de ses gestes et la portée de ses choix. Elle n’est pas l’hésitation du doute, mais la clarté d’une conscience en éveil, toujours en quête de la meilleure direction vers le bien agir.
Depuis les premiers temps, l’humanité a pressenti qu’il ne suffisait pas de vivre : il fallait aussi apprendre à vivre ensemble. L’archéologie en garde la trace, dans les sépultures anciennes et les offrandes déposées auprès des morts. Ces gestes de sollicitude envers ceux qui ne sont plus disent déjà quelque chose de la dignité humaine, de cette part de respect que l’homme accorde à l’homme, même au-delà de la vie. Une forme d’éthique, avant la lettre, s’y devine : enracinée dans le rite, la mémoire et la culture.
Mais l’éthique n’est jamais un modèle unique. Elle prend la couleur du monde où elle s’exprime, celle du code d’Hammourabi à Babylone, de la Maât en Égypte, de la délibération sur l’agora grecque, ou encore des chartes modernes qui cherchent à protéger les restes humains et la mémoire des civilisations. Il n’existe pas une éthique, mais des éthiques, multiples, situées, façonnées par la langue, la croyance, le pouvoir et le temps.
Toute éthique, pour naître, suppose un cadre : un espace humain où la parole peut se déployer et le sens se partager. Dans les temples de l’Égypte, les prêtres fixaient ce qui était conforme à l’ordre du monde. Dans la Grèce antique, les citoyens débattaient sur la place publique. Ailleurs, dans les clans, les tribus, les communautés premières, on définissait ensemble ce qui était permis ou interdit. Ces lieux, qu’ils soient sacrés ou civils, ont toujours servi de terre d’accueil à la réflexion sur le bien et le mal. Sans eux, il n’y a pas de délibération possible, seulement des réflexes, des automatismes, ou le silence.
Mais l’éthique ne se transmet pas uniquement par les institutions ni par les codes écrits. Elle se glisse dans les gestes simples, les pratiques ordinaires, les jeux mêmes, où l’art de coexister se rejoue à petite échelle. Dans l’Awalé, on ne doit jamais affamer l’adversaire : on veille à lui laisser de quoi jouer encore. Dans le Go, les territoires se déploient côte à côte, non pour s’anéantir, mais pour cohabiter. Et dans le vieux jeu royal d’Ur, quand on empile les pions pour avancer, il faut doser : un empilement mal calculé peut bloquer la partie tout entière. Alors parfois, il vaut mieux laisser la voie libre pour que le mouvement continue. Ces jeux, nés dans de petites sociétés d’interdépendance forte, enseignent la retenue, la limite, la mesure et la valeur du flux plutôt que de la domination.
Ces jeux anciens, que j’évoque ici comme des miroirs de la coexistence humaine, résonnent aussi avec ce que la philosophie contemporaine a désigné sous le nom de care. J’ai découvert cette approche à travers les travaux de Fabienne Brugère, qui en propose une lecture claire et nourrie dans L’éthique du care (PUF). Elle y présente les recherches de Carol Gilligan et de Joan Tronto, deux autrices majeures que je commence à explorer peu à peu, à travers leurs traductrices et commentatrices.
Gilligan a mis en lumière l’importance de l’attention à l’autre dans les jugements moraux, à partir de l’observation d’enfants confrontés à des dilemmes éthiques. Elle y voit une voix différente, une sensibilité du lien, souvent qualifiée de féminine, centrée sur la relation plutôt que sur la règle. Cette lecture m’interpelle autant qu’elle me questionne.
Avec Joan Tronto, je me sens plus à l’aise : elle déplace le care vers une dimension politique, systémique, collective. Dans Un monde vulnérable. Pour une politique du care (La Découverte), elle montre comment la manière dont une société prend soin de ses membres révèle sa justice et sa cohésion. Je commence seulement à m’approprier ses travaux, mais ils m’aident comme je le pressentais déjà, de par ma culture soignante, à mettre en évidence que le soin, comme le jeu, met en scène des interdépendances : des règles implicites, des ajustements permanents, des espaces partagés où se joue la qualité du vivre ensemble.
Je le dis souvent, et je le redis ici : je suis un homme, un soignant, et j’exerce dans une profession que les représentations sociales ont longtemps associée au féminin. Cela ne me gêne pas, mais cela m’interroge. Gilligan a pensé l’éthique du care dans une perspective genrée, en valorisant les valeurs dites féminines d’attention et de sollicitude. Je la lis, je la comprends, mais je reste mal à l’aise. Non par désaccord, mais parce que je sais, par expérience, que le soin dépasse cette distinction. Il n’est pas une affaire de genre, mais d’humanité.
Beaucoup d’hommes, comme moi, ont choisi le soin non par dépit, ni par renoncement à d’autres carrières, mais parce que cette voie répondait à une nécessité intérieure : celle d’agir au plus près du vivant, de l’autre, du réel. Ce choix mériterait d’être exploré : qu’est-ce qui pousse un homme à choisir une profession historiquement féminine, non pour s’y effacer, mais pour y participer pleinement ? Peut-être est-ce là, justement, une manière d’incarner ce que Tronto appelle la dimension politique du care : reconnaître la valeur du soin comme acte citoyen, au-delà des genres et des assignations.
Penser l’éthique, c’est accepter de vivre entre des tensions : la liberté et la justice, la vérité et le soin, la force et la douceur. Aristote voyait dans la vertu l’art de trouver le juste milieu. Les stoïciens invitaient à examiner nos représentations pour nous libérer de nos passions. Spinoza concevait l’éthique comme une augmentation de la puissance d’agir, en accord avec la nature. Nietzsche, plus tard, refusa les morales closes pour affirmer la vie dans son mouvement même, dans sa métamorphose. Tous, à leur manière, rappellent que l’éthique n’est pas une morale de contrainte, mais une dynamique : un effort pour habiter le monde avec justesse.
Soigner, ce n’est pas seulement appliquer une technique, c’est rencontrer un être. C’est approcher la fragilité d’un autre sans la réduire à une pathologie, entendre ce qu’il croit, ce qu’il espère, ce qu’il redoute. Un même geste peut être perçu comme respectueux ou intrusif selon la culture, la mémoire ou le moment. L’éthique du soin oblige à écouter, à ajuster, à négocier parfois entre des principes universels — autonomie, bienfaisance, justice — et les singularités de chaque existence. Comme le rappelle Cynthia Fleury dans Le soin est un humanisme, soigner engage la dignité humaine : c’est reconnaître dans l’autre un sujet, une histoire, une valeur.
L’éthique, ici, se fait chair. Elle n’est plus un concept suspendu, mais une pratique vivante, ancrée dans la relation et nourrie par la culture. Elle relie sans enfermer, éclaire sans dominer. Dans le soin, elle protège la liberté et la dignité du patient tout en rappelant au soignant qu’il n’est pas un simple exécutant, mais un acteur d’humanité, un passeur de sens.
Ainsi comprise, l’éthique n’est ni absolue ni immuable. Elle est une trame vivante, une respiration partagée qui relie les êtres. Une exigence fragile et tenace, toujours à réinventer : celle d’interroger nos gestes et nos paroles pour qu’ils tendent toujours vers plus d’humanité.
Notes et références :
Parker Pearson, M. (1999). The Archaeology of Death and Burial. Sutton Publishing.
Roth, M. T. (1997). Law Collections from Mesopotamia and Asia Minor. Scholars Press.
World Archaeological Congress (1989). Vermillion Accord on Human Remains.
Varenne, J.-M., & Bianu, Z. (1995). L’esprit des jeux. Albin Michel.
Papineau, E. (2000). Le jeu dans la Chine contemporaine. L’Harmattan.
Brugère, F. (2011). L’éthique du care. Presses Universitaires de France.
Tronto, J. (2009). Un monde vulnérable. Pour une politique du care. Paris : La Découverte, coll. « Textes à l’appui / Philosophie pratique ».
Aristote, Éthique à Nicomaque ; Épictète, Manuel ; Sénèque, De la vie heureuse ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même.
Spinoza, L’Éthique ; Nietzsche, Le Gai Savoir ; Platon, La République.
Beauchamp, T. L., & Childress, J. F. Principles of Biomedical Ethics. Oxford University Press.
Fleury, C. (2019). Le soin est un humanisme. Gallimard.