Connais-toi toi-même : du temple de Delphes à ma pratique du tutorat

« Connais-toi toi-même ». Gravée sur le temple d’Apollon à Delphes, cette phrase traverse les siècles. Mais qu’est-ce qu’elle nous dit vraiment ? Et pourquoi résonne-t-elle encore dans ma pratique du tutorat, dans ce que je dis sans cesse à mes étudiants, et même à mes enfants : « Je te montre le chemin, je peux cheminer à tes côtés, mais seul toi peut l’emprunter » ?

À l’origine, c’était un rappel brutal : tu n’es pas un dieu, tu es mortel. Ne l’oublie pas. Les Grecs appelaient hubris cet orgueil démesuré qui fait croire que l’on peut tout, que l’on est au-dessus de sa condition. Se connaître, c’était d’abord cela : accepter ses limites, ne pas « péter plus haut que son cul ». Reconnaître ce qu’on est vraiment, c’est déjà faire preuve de lucidité et de sagesse.

Puis Platon arrive et apporte une précision fondamentale. Pour lui, se connaître, ce n’est pas seulement savoir où on en est. C’est partir en quête de vérité. L’idée induite ici entraîne un déplacement intériorisé vers notre propre espace mental, parce que, selon Platon, la vérité n’est pas quelque chose qu’on nous enseigne de l’extérieur : elle est déjà là, en nous. La guidance vers la vérité se fait en partant de nous-même, de notre propre schéma de référence. C’est sa théorie de l’anamnèse, l’idée que connaître, c’est se souvenir, même si je n’adhère que partiellement à cette idée. Mais nous avons tous vu la vérité, nous avons tous eu une expérience réelle avec elle, et il s’agit maintenant de la retrouver. Et c’est là que Socrate intervient avec sa maïeutique. Il ne donne pas de leçons. Il pose des questions, accompagne, et aide chacun à accoucher de ce qu’il sait déjà, sans le savoir. Cependant c’est l’apprenant qui doit faire le travail. Socrate montre le chemin, il peut cheminer à nos côtés par delà notre temporalité, mais seul l’apprenant peut l’emprunter.

Cet appel à la responsabilité personnelle dans la recherche de vérité, de la connaissance et du savoir, je le retrouve dans les enseignements stoïciens. Chez Épictète, que j’ai lu et relu, chez Marc Aurèle et chez Sénèque, que j’ai survolé ( sauf la lettre à Lucilius que j’ai écouté en livre audio ), c’est la même exigence : discerner ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Cultiver la lucidité sur nos capacités réelles. Ne pas se laisser emporter par des illusions. Mais surtout, assumer que personne ne peut faire ce travail à notre place. Tu peux avoir les meilleurs maîtres, les meilleurs guides, mais sans ta prise de responsabilité, rien ne pourra s’éclairer devant toi.

Se connaître, finalement, ce n’est pas seulement une affaire d’humilité et de responsabilité. Mais c’est accepter de laisser derrière soi l’illusion de la toute-puissance en se débarrassant de l’arrogance, ce poison de l’égo, qui nous confine aux jugements, aux raisonnements circulaires et à l’erreur. En nous connaissant vraiment, nous découvrons nos limites et les acceptons pour en faire des leviers cognitifs. Ce sont nos ressources et nos capacités, qui nous animent. Cela ne change pas tout, mais ça transforme le potentiel du possible en réalisable. C’est peut-être cela, le premier pas d’un véritable apprentissage : accepter qui nous sommes, tels que nous sommes, et arpenter son propre chemin à la suite de ceux qui nous ont précédés.


Références : Luc Ferry, Cours sur la philosophie antique, chapitre 8 — Platon (La République, Ménon, Phédon, Apologie de Socrate) — Épictète (Enchéridion), Marc Aurèle (Pensées pour moi-même), Sénèque — Inscriptions du temple de Delphes : Gnôthi seauton (Connais-toi toi-même), Mêden agan (Rien de trop) — Notions : hubris, anamnèse, maïeutique, stoïcisme, responsabilité de l’apprenant.