Résumé
La justice, la psychiatrie et la philosophie partagent un même point : la question du sujet et de ce qu’est « être ». Dans ma pratique en Unité pour Malades Difficiles (UMD), j’observe des hommes et des femmes jugés irresponsables, retirés du champ pénal mais non du champ humain. C’est là que le soin devient, paradoxalement, un espace de justice, non pas punitive, mais réparatrice. Cette réflexion est née d’une discussion toute simple avec mon épouse autour d’un mot découvert par hasard : l’ipséité. De ce mot, et de ce qu’il ouvre, je tire ici un fil de pensée qui relie la continuité du soi, la possibilité du changement, et la réparation du lien blessé.

Je dois le dire avec humilité : je n’ai qu’une compréhension partielle du concept d’ipséité. C’est un mot que j’ai découvert au détour d’un repas, une discussion avec mon épouse. En cherchant sur Internet, je suis tombé sur les travaux de Paul Ricœur, dont j’ai compris qu’il était l’un des grands penseurs de ce concept.
Pour moi, au premier abord, l’ipséité, c’est cette impression de rester le même, quoi qu’il arrive — le même à travers les années, les joies, les épreuves, les transformations du corps et de l’esprit. Une continuité qui rend possible la responsabilité. Si le soi n’était pas continu, punir n’aurait plus aucun sens : on frapperait toujours un autre que celui qui a agi. Mais cette idée, prise à la lettre, enferme. Car si nous restons identiques à nous-mêmes en tout temps, comment alors concevoir la rédemption, la réinsertion, la métamorphose ? Si l’ipséité est une permanence absolue, elle interdit le changement moral. Elle condamne à jamais. Je crois donc que l’ipséité ne peut être qu’un continuum ouvert : le même, oui, mais un même capable de se transformer. Et c’est précisément dans cette ouverture que s’inscrit le soin psychiatrique.
En UMD, nous recevons des personnes jugées irresponsables, souvent auteurs d’actes graves. Leur place n’est plus dans le système pénal, mais dans le système soignant. C’est là que se joue quelque chose de singulier : un espace où la société admet la gravité des actes, tout en maintenant possible le changement du sujet. Le soin devient ici une forme de justice vivante : il ne nie pas la faute, mais il ouvre une voie de transformation. La prison, elle, fige : elle définit le sujet par son acte, et son acte par la peine. L’UMD, à l’inverse, suspend la condamnation ontologique du sujet. Elle lui dit : « tu as fait cela, mais tu peux redevenir capable d’autre chose ».
En UMD, ce double statut, ni prisonnier, ni libre, est encadré par un double contrôle : tous les six mois, un collège de psychiatres experts évalue la possibilité d’une sortie vers un dispositif de soins conventionnels ; parallèlement, le juge des libertés et de la détention vérifie que l’hospitalisation reste proportionnée et respecte le droit. Le patient, systématiquement représenté par un avocat, peut comparaître. La plupart le souhaitent : devant le juge, ils redeviennent sujets de droit, pas seulement objets de soin. Mais cette double évaluation ne garantit aucune date de sortie, seulement une réévaluation perpétuelle, une temporalité de l’attente où l’espoir se mêle à l’épuisement.
C’est là, dans cet entre-deux, que la justice retrouve sa dimension humaine. Non pas une justice de rétribution, mais une justice de réparation du lien. Une justice qui ne punit pas pour purifier, mais pour permettre au tissu relationnel de se recoudre.
Il reste pourtant la question des victimes. Et je n’élude pas cette part-là. Si demain il arrivait malheur à un proche, je sais que je réclamerais justice. Je ferais partie de ceux qui voudraient que « le coupable paie ». C’est là toute la difficulté : comprendre le mal ne l’efface pas. On peut saisir les déterminismes, les causes, les blessures anciennes, mais la douleur des victimes exige malgré tout une forme de réparation. Sans cette reconnaissance, le tissu reste déchiré.
En UMD, cette reconnaissance prend plusieurs formes. La mise à l’écart du sujet sans date de retour fixe, potentiellement à vie, indépendamment de la gravité de l’acte. Le suivi permanent garantit qu’aucune sortie ne se fera sans contrôle médical rigoureux. Enfin, et c’est un point juridique essentiel souvent méconnu : l’irresponsabilité pénale ne suspend pas la responsabilité civile. Le patient reste tenu de réparer le préjudice causé, et les victimes peuvent obtenir des dommages et intérêts. Ainsi, les victimes et leurs familles sont reconnues pleinement, au-delà même de ce que la justice pénale classique peut offrir.
Je crois que la vraie justice se situe dans cet équilibre : comprendre sans excuser, punir sans détruire. Elle n’est ni vengeance, ni absolution. Elle est ce moment où la société tente de rétablir la circulation du sens entre l’auteur, la victime et le collectif. Une justice du soin, au sens fort du mot : celle qui prend soin du lien blessé.
Le monde humain se pense souvent comme un tissu de relations, où circule quelque chose d’invisible mais de vital entre les êtres. Quand un acte grave survient, cette circulation se rompt : de façon imagée, le tissu se déchire. La prison tente de couper le fil malade, d’extraire le nœud. Le soin, lui, cherche à recoudre. Mais la réparation n’est complète que si la douleur des victimes est reconnue.
Le soignant, dans ce contexte, devient un tiers-médiateur entre la société et le patient : il maintient la mise à l’écart exigée par le collectif (symbolique de la peine), tout en travaillant à la transformation du sujet (fonction thérapeutique). Il canalise ainsi l’énergie du conflit pour que la société ne condamne pas définitivement le patient, ne ferme pas à jamais le circuit de sa possible réhabilitation.
L’ipséité, ici, prend une dimension nouvelle : elle n’est pas identité fixe, mais capacité de reconfiguration. C’est la constance du sujet qui persiste, mais dans un mouvement capable d’intégrer le changement, le soin, la réparation.
Comprendre le mal ne suffit pas. Il faut aussi reconnaître la souffrance qu’il engendre, et offrir à chacun, auteur comme victime, une voie de réparation. Punir sans comprendre détruit ; comprendre sans reconnaître la douleur trahit. Entre les deux, il y a le soin : un espace fragile, mais juste, où la vie peut encore circuler.
C’est là que se joue, pour moi, l’essence même de la justice : non pas dans la rétribution, mais dans la recouture du lien humain, au-delà de la responsabilité civile et le rétablissement de l’unité psychique. Et c’est pourquoi, en UMD, malgré la dureté, malgré la folie, malgré la peur, j’ai parfois le sentiment que nous rendons une justice plus authentique que celle des tribunaux : dans le contexte des soins sous contrainte, suite à une irresponsabilité pénale, celle qui ne condamne pas l’être, reconnaît l’acte, mais cherche encore à offrir au sujet une voie de réhabilitation médicale et sociale, dans un équilibre fragile entre la symbolique de la peine et son statut authentique de patient.