Le Doute Radical : maintenir le réel collectif en psychiatrie

Résumé :

En psychiatrie, quiconque y a travaillé assez longtemps connaît ce vertige : et si, à force de côtoyer la folie du patient, ce n’était pas seulement lui qui vacillait, mais nos propres certitudes ?

Dans un contexte d’exposition prolongée à une altération du réel partagé, le soin ne repose pas seulement sur la relation au patient. Il repose aussi sur la capacité du collectif soignant à maintenir un axe commun de réalité. Le doute radical, au sens cartésien, n’est alors plus un exercice abstrait. Il devient une hygiène mentale, un garde-fou qui empêche la dérive et maintient la frontière, même lorsqu’elle se brouille.

J’emploie « fou » au sens archétypal, pour désigner une rupture du réel partagé, jamais comme insulte ni comme diagnostic. Le vécu du patient reste réel et cohérent dans son système de référence, et c’est précisément ce qui exige une rigueur particulière.

Les rituels de recalage normatif ne sont pas des temps faibles, mais des temps structurants. Réunions d’équipe, transmissions, discussions informelles, parfois autour d’un café : ces moments stabilisent la pratique et protègent l’institution d’elle-même. Ce que l’on appelle une “pause” peut être, en réalité, un dispositif discret de maintien du cadre commun.

Le café n’est pas toujours un café. C’est parfois une condition du soin sur la durée.

L’article complet développe cette réflexion, en articulant expérience clinique et appui philosophique.

Quiconque a travaillé suffisamment longtemps en psychiatrie a connu ce vertige : et si ce n’était pas eux, mais moi, le thérapeute, qui vivais dans l’illusion ?

Ce moment de bascule, où la folie du patient fait trembler nos certitudes, n’est pas rare.

Précision importante : j’emploie ici le mot « fou » au sens archétypal et descriptif, comme figure de rupture avec le réel partagé. Il ne s’agit ni d’une insulte, ni d’un diagnostic, ni d’un jugement moral. Le vécu du patient demeure réel et indiscutable dans son système de référence, et c’est précisément ce qui exige de notre part une rigueur particulière.

J’en ai parlé avec des collègues : tous, un jour, se sont posé la question. Nous avons douté, non pas de leur vérité, car leur vécu est réel, authentique, indiscutable dans leur système de référence, mais de la nôtre. Et c’est précisément là que surgit le doute radical, celui-là même dont parlait Descartes.

Mais là où Descartes doutait méthodiquement pour trouver un point fixe dans l’univers de l’incertitude, nous doutons pour ne pas être engloutis par elle. Le doute cartésien n’est plus ici un exercice philosophique abstrait : il devient un acte vital, une hygiène mentale, presque un soin en soi.

Car si tout le monde devenait fou, le soin lui-même deviendrait folie. Mais cette phrase doit s’entendre dans les deux sens : dans une société qui n’est pas folle, soigner les fous est déjà, d’une certaine manière, une folie. C’est accepter de côtoyer quotidiennement ce qui menace la norme.

Autrefois, le fou circulait librement : l’idiot du village, l’original du coin. Puis la société a changé de stratégie. Elle a décidé de l’enfermer, mais pas n’importe où : à l’écart de la ville, dans des asiles bâtis aux marges. Pourtant, la ville grandit, l’urbanisation s’étend, et l’hôpital psychiatrique, autrefois relégué en périphérie, se retrouve rattrapé par la zone industrielle, la zone commerciale, puis par le centre-ville lui-même.

Soigner les fous, c’est donc risquer une forme de « contagion », au sens d’une imprégnation normative, mais en prenant un risque mesuré. On enferme. On confie la garde de ces fous, et leur soin, à une population spécifique : les soignants. Ce faisant, on expose cette population au même risque de basculement. On leur demande de maintenir la frontière entre raison et folie, tout en sachant que cette frontière, à force d’être côtoyée, finit par se brouiller.

La psychiatrie repose par essence sur un écart : un espace ténu entre le réel partagé et le réel halluciné. C’est dans cet espace fragile que le soin prend sens.

Le glissement de la norme

Cet écart est précaire. Non pas sur quelques jours ou quelques semaines, le temps d’un stage, mais sur des mois, des années, des décennies entières. À force de côtoyer la folie quotidiennement, tout au long d’une carrière, notre propre norme glisse. Ce qui nous paraissait autrefois impensable devient, peu à peu, habituel. Ce glissement est insidieux : il s’infiltre dans nos perceptions, dans notre langage, dans notre seuil de tolérance aux idées folles ou à la violence.

C’est une imprégnation lente, presque géologique : jour après jour, année après année, l’exposition prolongée à des systèmes délirants, parfois recouverts d’un vernis très cohérent, érode nos certitudes les plus basiques sur ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Ce n’est pas un choc ponctuel. C’est une transformation progressive du rapport au réel lui-même, rendant acceptable l’accueil de tout vécu subjectif quel qu’il soit.

Ce glissement est d’autant plus inévitable que nous ne pouvons pas soigner à distance. Rencontrer le patient exige de s’immerger dans sa réalité, de comprendre sa logique interne, d’habiter temporairement son monde, non pas pour valider son délire, mais pour créer un espace où la rencontre devient possible. Nous devons accepter sa réalité sans y entrer complètement, maintenir une proximité sans fusion. Et chaque fois que nous faisons ce mouvement, nous glissons un peu.

C’est précisément parce que nous doutons que nous ne glissons pas complètement. Le doute n’est pas la dérive. Il est ce qui nous empêche de dériver. Quand je me demande « et si c’était moi qui vivais dans l’illusion ? », je ne deviens pas fou, je me rappelle qu’il existe une frontière, même si elle devient floue.

Alors, pour ne pas s’y perdre, nous parlons. Nous échangeons entre nous. Nous nous accrochons les uns aux autres à travers les réunions d’équipe, les transmissions, les discussions parfois banales, qui sont en réalité des rituels de recalage sur la norme commune. Ces moments ne servent pas seulement à partager des informations cliniques. Ils rappellent la réalité. Ils sont les garde-fous de notre psychisme, répétés avec la même régularité que notre exposition à la folie.

Quand nous doutons ensemble, nous renforçons collectivement notre capacité à ne pas nous enfoncer trop profondément dans le glissement. Nous nous recalons mutuellement. Le glissement est inévitable, mais le doute partagé limite sa profondeur.

Mais il ne s’agit pas seulement de se protéger individuellement. L’institution elle-même peut devenir malade. Un service entier peut basculer dans une logique délirante, par exemple lorsque la norme collective dérive vers la violence, la négligence ou l’enfermement. Le doute radical est donc aussi une hygiène collective. Il nous rappelle que nous ne sommes pas à l’abri d’une dérive institutionnelle. Comme le souligne la psychothérapie institutionnelle, « soigner l’institution » n’est pas une métaphore : c’est reconnaître que l’organisation du milieu de soins prime parfois sur les techniques thérapeutiques elles-mêmes.

Il n’est pas rare que, dans cette relation bilatérale, doublement asymétrique, je me demande : qui soigne qui ? Peut-être que le patient, dans sa lucidité propre, me renvoie à ma propre fragilité. Il m’oblige à cette vigilance permanente qui me maintient dans la réalité partagée, la norme.

Descartes au chevet du réel

C’est là que Descartes rejoint la psychiatrie. Dans ses Méditations métaphysiques, il observe ses mains et se demande : suis-je éveillé ou en train de rêver ? Comment distinguer le rêve du réel, quand le rêve paraît parfois plus vrai que la veille ? Et il va plus loin encore : il forge l’hypothèse du malin génie, ce trompeur radical qui ferait vaciller jusqu’aux évidences. Il ne s’agit pas d’une hallucination. Descartes ne voit rien, n’entend rien. Il accomplit un geste volontaire : il fait comme si la réalité entière pouvait être falsifiée. À ce titre, on peut dire qu’il « fait le fou », mais d’une folie réglée, provisoire et instrumentale. Il entretient un décadrage contrôlé avec la réalité, destiné à éprouver la solidité de ses repères, afin de refermer la parenthèse.

Ce vertige, nous le connaissons intimement. Mais là où Descartes traverse cette épreuve le temps de quelques méditations, le soignant en psychiatrie l’éprouve sur une carrière entière. Le doute cartésien devient alors, chez nous, non pas une méthode ponctuelle, mais une disposition psychique durable, presque un trait professionnel acquis.

Comme le dit Luc Ferry dans son cours sur Descartes : « pour atteindre la vérité, il faut parfois se comporter comme un fou », c’est-à-dire sortir des cadres, imaginer d’autres mondes, oser penser autrement. Le doute radical permet cela : adopter un point de vue extérieur, questionner nos certitudes, ne pas s’enfermer dans la norme établie.

Mais il faut aussi savoir refermer la parenthèse du doute. Sans ancrage, le doute devient dissolution.

Pourtant, le glissement de la norme nous suit, même dans la vie ordinaire. Une part de nous-mêmes, tel un sous-programme en arrière-plan, continue de vérifier, de recalibrer, de douter. On ne cesse jamais complètement de douter après avoir travaillé assez longtemps en psychiatrie. Le doute devient une disposition permanente, mais il s’atténue hors travail, se fait plus souterrain, moins conscient. C’est peut-être cette vigilance diffuse qui nous maintient « sains d’esprit ».

C’est pourquoi la psychiatrie repose sur une discipline collective du sens. Les échanges entre pairs ne sont pas optionnels. Ils sont une condition du soin. Ils ramènent chacun à la norme, à la mesure commune, à ce que j’appelle l’axe de réalité partagée.

Je terminerai par un brin d’humour. Visiteur, oui, vous, visiteur, si vous entrez dans un service de psychiatrie et que vous voyez des blouses blanches autour d’un café, demandez-vous ce qu’elles font réellement. Ne concluez pas trop vite à la « pause ». Demandez-vous plutôt si ce temps passé ensemble, à parler, à se recalibrer, à remettre en commun le réel, n’est pas la condition même d’un soin efficace sur la durée. En psychiatrie, le café n’est pas toujours un café. C’est parfois une réunion clinique déguisée, un rituel de maintien de l’axe de réalité partagée.

Enfin s’il devais y avoir une conclusion, ce serait celle-ci :

Dans un contexte d’exposition prolongée à une altération du réel partagé, le soin ne repose pas seulement sur la relation au patient. Il repose aussi sur la capacité du collectif soignant à maintenir un axe commun de réalité. Les rituels de recalage normatif ne sont pas des temps faibles, mais des temps structurants. Ils stabilisent la pratique et protègent l’institution d’elle-même.