Prendre conscience de ce qu’est vraiment le soin
Dans la formation infirmière française, la réflexivité est souvent présentée comme une compétence attendue : analyser sa pratique, prendre du recul, interroger ses gestes et ses choix. Mais cette exigence reste souvent abstraite, sans véritable méthode pour l’incarner.
C’est là que la rencontre avec Jean Watson et sa conception du care ouvre une voie précieuse. Watson ne parle pas de “réflexivité” au sens strict d’une démarche critique académique. Elle parle plutôt de présence consciente, d’intention dans l’acte de soin. Ses Caritas Processes invitent le soignant à se connaître lui-même, à réfléchir à ses intentions, à être pleinement présent à l’autre dans le moment de soin.
De ce fait, la théorie de Watson encourage bien une forme de pratique réflexive, mais vécue dans l’expérience, au cœur du “caring moment”, plutôt qu’enseignée comme un exercice d’analyse à froid. Le care devient le lieu d’une transformation réciproque, où le soignant et le patient se transforment ensemble dans la relation.
L’apport de la recherche canadienne
Un article publié dans Recherche en soins infirmiers (n°95, 2008), rédigé à partir d’une étude canadienne, met en lumière cette dimension. Il montre comment l’application de la méthode de Watson dans les pratiques réflexives favorise l’émergence d’un soin plus conscient, plus ajusté, mais aussi plus formateur pour le soignant lui-même.
La réflexivité, ici, n’est pas une exigence scolaire ni un devoir administratif. Elle devient un outil vivant, permettant au soignant de donner sens à son expérience et de transformer la rencontre avec le patient en apprentissage permanent.
Mais il faut rappeler que cette dynamique s’explique aussi par le contexte historique et géographique du Canada. L’immensité du territoire, la rareté des médecins dans les zones rurales et nordiques, la ruée vers l’Ouest et vers le Nord ont façonné une profession qui devait assumer seule la continuité du soin. L’infirmière canadienne s’est constituée très tôt comme corps autonome, à côté du corps médical importé d’Europe. De cette histoire est née une culture où les théories infirmières ont trouvé leur place dans les manuels et à l’université. Et dans une certaine mesure un aspect de l’éthique du care politique
En miroir : la situation française et belge
En France, le contraste est saisissant. On cite rapidement Florence Nightingale, la pionnière des théoriciennes du soin. Mais la formation repose encore largement sur Henderson, Maslow, Gordon, Engel. Ces références constituent un socle, mais elles ne suffisent pas à donner aux étudiants une véritable profondeur conceptuelle.
Un diaporama élaboré à l’IFSI du CHU de Nice (Nizio / Haller, 2011) soulignait déjà ce paradoxe : les théories du soin existent, mais elles sont enseignées à la marge, rarement reliées à la pratique réflexive. Résultat : nous formons des praticiens techniquement compétents, mais conceptuellement appauvris.
La Belgique, elle, a su ouvrir davantage la formation aux théories du care. Des auteurs comme Walter Hesbeen nourrissent la réflexion des étudiants et donnent une place plus affirmée à la philosophie du soin. Mais la encore le rayonnement est restreint à ceux qui en cherchent les références.
Un chemin personnel
Je suis un infirmier compétent, expérimenté et en recherche permanente. Et pourtant, il m’a fallu découvrir un manuel canadien (Fondements généraux des soins infirmiers, tome 2, 4e édition) pour mesurer le gouffre culturel qui nous sépare.
Dorothea Orem, Moyra Allen, Martha Rogers, Betty Neuman, Callista Roy, Rosemarie Parse… Ces grandes figures du soin, enseignées de façon systématique au Canada, m’étaient restées invisibles dans ma formation initiale. Moi qui me croyais riche d’expérience et de savoir, je constatais soudain que mon bagage conceptuel avait été réduit à quelques références.
Voilà le delta :
- En France, une formation encore sous tutelle médicale, pauvre en conceptualisation et en recherche.
- En Belgique, une ouverture plus large aux théories du soin et à la philosophie infirmière.
- Au Canada, une autonomie héritée de l’histoire et de la géographie, qui a permis à la profession de s’affirmer avec ses propres théories et pratiques en autonomie relative avec le corps médical.
Pour conclure
La pratique réflexive selon Jean Watson n’est pas un luxe académique, mais une nécessité professionnelle. Elle ne consiste pas seulement à écrire ou à analyser, mais à vivre le soin en conscience, à réfléchir à ses intentions, à reconnaître la transformation réciproque qui advient dans la rencontre.
Accorder à la réflexivité une place centrale dans la formation, c’est permettre aux infirmiers et infirmières de devenir, dans le même mouvement, plus attentifs à l’autre et plus conscients d’eux-mêmes. La France, si elle veut combler son retard, devra accepter de traverser ce delta et de donner enfin au soin un horizon conceptuel digne de son exigence humaine.
Références
- Watson, J. Nursing: The Philosophy and Science of Caring.
- Recherche en soins infirmiers, n°95, 2008 (article canadien sur la pratique réflexive selon Watson).
- Nizio, M. & Haller, C. (2011). Théories du soin et formation infirmière. Diaporama pédagogique, IFSI CHU Nice.
- Fondements généraux des soins infirmiers, Tome 2, 4e édition, chapitre 4 (Canada).
- Journal réflexif – Carnet d’études, pages du 29/09/2025.